Nous le disons depuis plusieurs mois.
On implante des éoliennes pour ensuite pouvoir construire des nouvelles centrales nucléaires. La politique énergétique française n'est faite que de faux semblant la preuve :
pas un, mais deux nouveaux EPR !
Faute de pouvoir choisir entre EDF et GDF Suez pour construire le deuxième réacteur nucléaire de dernière génération, le chef de l'Etat pourrait finalement décider d'en attribuer... un à chacun.
Reste à trouver l'argumentaire qui justifierait cette option aux yeux de l'opinion publique, alors même que la nécessité d'un deuxième EPR est loin d'être démontrée.
Entre les deux, son coeur balance. Faute de pouvoir trancher entre EDF et GDF Suez pour la construction du deuxième EPR français, Nicolas Sarkozy réfléchit au lancement non pas d'un, mais de deux
nouveaux réacteurs de dernière génération. Une façon de satisfaire les deux camps. Rien ne sera décidé avant trois semaines. L'Elysée veut se laisser le temps de la réflexion. Mais cette solution
de compromis a bien été évoquée vendredi dernier, lors d'un conseil de politique nucléaire convoqué par le chef de l'Etat. Sur ce dossier extrêmement sensible, la prudence reste toutefois de
mise. Chacun sait qu'au final c'est le président de la République, et lui seul, qui dictera la marche à suivre. Fébrilement, les différents acteurs de la filière nucléaire française en sont donc
réduits à décoder les signaux émis par l'Elysée. Or, ces jours-ci, les signaux disent tous la même chose : « Je crois qu'il faut faire de nouveaux EPR », déclarait ainsi Nicolas Sarkozy,
le 15 janvier, à Vesoul, devant des patrons français. Le pluriel n'a échappé à personne. Jusque-là, le chef de l'Etat s'était toujours contenté d'évoquer le « deuxième EPR ». « La
conviction de tous, c'est que, si un seul EPR est annoncé, il sera pour EDF, confie un bon connaisseur du dossier. Mais personne n'imagine un seul instant que GDF Suez puisse être
oublié. »
Ballon d'essai
Sur le papier, l'option des deux réacteurs paraît donc la plus simple. Mais rien n'est jamais simple dans le petit monde du nucléaire. Avant de se jeter à l'eau, Nicolas Sarkozy souhaite en
prendre plusieurs fois la température. Certains interprètent par exemple l'information parue le week-end dernier dans « Le Journal du dimanche » comme un ballon d'essai. Qu'apprenait-on à sa
lecture ? Qu'EDF était le mieux placé pour construire et exploiter le deuxième EPR - la solution préférée des syndicats. Mais, en même temps et pour la première fois, l'hypothèse d'une troisième
centrale promise à GDF Suez y était formulée... S'il s'agissait d'un test, il est à l'évidence réussi pour les partisans du nucléaire. Quatre jours plus tard, on ne peut pas dire que les
associations écologistes soient réellement montées au créneau pour condamner le lancement de nouveaux EPR. Côté syndical, on n'a pas assisté non plus à une levée de boucliers face à ce qui
pourrait ressembler à une « privatisation du nucléaire ». Tout juste le secrétaire général de la CGT, Bernard Thibault, aura-t-il rappelé à l'agence Bloomberg qu'il « serait sensé de
conserver le contrôle du nucléaire dans le service public ».
Bruxelles veille
Reste la question du timing. Car promettre un troisième EPR à GDF Suez, c'est bien. Mais à quelle échéance ? Le numéro deux français, qui veut être reconnu comme exploitant nucléaire sur son
marché domestique, ne peut se satisfaire d'un plan de route à dix ans. Pour pouvoir construire des centrales nucléaires au Royaume-Uni, au Moyen-Orient ou en Europe centrale, GDF Suez a besoin
d'une vitrine technologique. Au même titre qu'EDF.
En plein effort de relance, l'Etat n'est pas seulement sensible aux perspectives économiques d'une filière nucléaire française portée par deux acteurs forts. Il sait aussi que la Commission
européenne lui tomberait dessus si les espoirs du groupe franco-belge étaient déçus. « Pour l'Europe, accorder un deuxième EPR à EDF serait un scandale », estime un analyste. Le marché
français est déjà verrouillé par l'opérateur historique. La situation serait pire s'il se voyait attribuer un nouveau réacteur.
Le grand rival d'EDF n'a pas attendu l'annonce d'un deuxième voire d'un troisième EPR pour pousser ses pions. A travers sa filiale Electrabel, GDF Suez est déjà un opérateur nucléaire en
Belgique. Un opérateur qui plus est respecté, puisque le taux de disponibilité de ses centrales, qui mesure l'efficacité d'un exploitant, est nettement supérieur à celui d'EDF. Son dossier
comporte cependant une faiblesse : les sites qu'il a sécurisés - au Tricastin (Drôme) et à Marcoule (Gard) - se situent en bordure du Rhône, ce qui n'est pas idéal pour le refroidissement d'une
centrale. Par ailleurs, la vallée du Rhône, déjà très bien dotée en centrales nucléaires, est proche de l'engorgement.
Industriellement, GDF Suez joue la carte européenne. Dans l'hypothèse où il se verrait confier la construction d'une centrale nucléaire, le numéro deux français envisage d'associer au projet un
électricien allemand. Des discussions en ce sens ont déjà été nouées avec le géant E.ON. Une option sans doute séduisante aux yeux d'un Nicolas Sarkozy qui aimerait voir surgir un débat en
Allemagne sur l'opportunité de renouer avec l'atome. Autre pièce du puzzle : la présence d'un ou de plusieurs gros industriels au capital de la future tranche. Des contacts auraient notamment été
pris avec le groupe de matériaux de construction Saint-Gobain ainsi qu'avec le sidérurgiste ArcelorMittal, déjà présent à ses côtés au tour de table d'une centrale en Roumanie.
Et EDF dans tout cela ? Après avoir clamé haut et fort que la France n'avait pas besoin d'un deuxième EPR, l'électricien tricolore a calé son discours sur celui du chef de l'Etat. Il se dit prêt,
désormais, à construire le deuxième exemplaire de la série. Mais il ne le fera pas seul. Comme à Flamanville, EDF s'associerait vraisemblablement à l'italien Enel, à qui reviendraient 12,5 % de
l'électricité produite. Un schéma prévu par l'accord signé entre les deux groupes en 2007, qui porte sur cinq tranches EPR. De quoi alléger la facture, sachant qu'un réacteur de troisième
génération coûte aujourd'hui autour de 5 milliards d'euros et que l'électricien français vient de dépenser près de 20 milliards pour acquérir le britannique British Energy et l'américain
Constellation.
L'ombre de Gazprom
Mais Enel n'est pas le seul partenaire possible. Si surprenant que cela puisse être dans le contexte actuel, l'un des schémas auxquels a réfléchi EDF, ces derniers mois, s'articulait autour d'un
autre poids lourd du paysage énergétique : le russe Gazprom ! La crise russo-ukrainienne a forcément éclipsé pour un temps ce projet. Mais l'idée de nouer un partenariat de long terme avec le
géant gazier reste bien ancrée chez l'électricien français. A peine arrivé à la tête de l'entreprise en provenance de Gaz de France, Pierre Gadonneix avait tenté de se fournir auprès de Gazprom,
mais celui-ci avait décliné sa proposition, préférant maintenir ses bonnes relations avec GDF. Quatre ans plus tard, EDF cherche toujours à s'assurer des ressources gazières. De son côté, Gazprom
affiche des ambitions nouvelles dans l'électricité, et dans le nucléaire en particulier.
Si l'ombre de Gazprom peut desservir la candidature d'EDF, l'ancien monopole ne manque pas d'atouts dans la course à l'EPR. Son expertise est mondialement reconnue. La construction du tout
premier réacteur français de troisième génération, à Flamanville, lui ferait bénéficier de l'effet de série. Et le groupe dispose surtout des meilleurs sites. Trois emplacements sont susceptibles
d'accueillir le ou les futurs réacteurs : deux en bord de mer (à Penly, en Seine-Maritime, et à Flamanville, dans la Manche), donc techniquement avantagés pour des questions de refroidissement ;
un troisième à Chooz (Ardennes), une région qui aurait besoin d'un coup de pouce après la fermeture du centre d'entraînement commando de Givet.
Les atouts et faiblesses des deux candidats sont sur la table. Reste à convaincre les plus réticents au sein du gouvernement - Jean-Louis Borloo estime notamment qu'un troisième EPR n'est pas
d'actualité. Et à trouver l'argumentaire qui permettra de « vendre » à l'opinion publique la nécessité de construire non plus un, mais deux réacteurs nucléaires supplémentaires avant la fin de la
prochaine décennie. A cet égard, l'actualité des dernières semaines a plutôt servi les visées des partisans d'une relance accélérée du programme nucléaire français : à leurs yeux, la récente
vague de froid a mis en lumière des besoins accrus en électricité, la crise du gaz a démontré l'importance de l'indépendance énergétique et l'essor programmé de la voiture électrique risque de
solliciter un peu plus notre parc de production...
Il n'empêche. La décision de construire de nouveaux réacteurs pourrait susciter un débat assez vif dans une France globalement favorable au nucléaire, mais sensible au sujet, comme l'ont illustré
cet été les incidents au Tricastin. « Le nucléaire est un sujet majeur qui nécessite un vrai débat », juge Hervé Mariton, député de la Drôme, consterné par le flou de la procédure.
Jusqu'ici, la question de savoir s'il est nécessaire ou pas de construire un EPR supplémentaire n'a même jamais été posée. Dans un pays comme la Finlande, elle aurait fait l'objet d'un débat
national, puis d'une discussion parlementaire, avant que ne soit envisagée la sélection d'un site...
http://www.lesechos.fr/journal20090122/lec1_l_enquete/4821708-reacteurs-epr-et-de-trois-.htm